Biography of Charles VAN WEST
Au n°64 rue Camusel à Bruxelles, habitait Charles Van West né le 14.09.1913 en Belgique, d'origine hollandaise.
Bien que prudent, il fut dénoncé par un sergent militaire parce qu'il était juif et arrêté en juin 1944, déporté de Malines par le dernier et XXVIème convoi du 31 juillet 1944 et rescapé.
http://marolles-jewishmemories.net/pavesdememoire/fr/
https://www.auschwitz.be/fr/activites/projections
https://www.academia.edu/4094477/Le_particularisme_des_Juifs_de_Grece_durant_la_deportation_The_particularity_of_the_Greek_Jews_during_deportation
Monsieur Charles Van West (C. VW.)
Date de l'interview : 19/01/98
"M. Van West faisait partie des survivants qui entraient dans les critères de mon premier tri dans les fiches biographiques des personnes interviewées par la Fondation. J'appréhendais un peu de trouver une personne diminuée, vu son âge, mais M. Thanassekos m'a rassuré et je l'ai contacté. Je suis arrivée chez lui au jour et à l'heure que nous avions convenu par téléphone, directement de Strasbourg.
Je dois dire qu'il a considéré cela comme un exemple de débrouillardise, toute naturelle venant de la part d'une séfarade de Salonique, et il me l'a dit dès mon arrivée. Mais c'est seulement durant l'entretien que j'ai compris, quand il a exprimé ce que représentaient pour lui les Juifs de Grèce. J'ai constaté qu'il était effectivement en plein forme qui ne laissait absolument pas paraitre ses 85 ans. Nous avons discuté, j'ai expliqué mon travail, le comment et le pourquoi, et nous avons commencé l'interview, installés dans son salon.
E. Z. Bonjour Monsieur.
Je voudrais tout d'abord que vous me parliez de vous, qu'avez-vous eu comme formation, à quel âge êtes-vous arrivé au camp et à quelle date.?
C. VW. Je n'ai pratiquement pas fait d'études. J'ai fait mon école moyenne jusqu'à 16 ans et puis c'était fini. Je suis né en Belgique. Je suis d'origine hollandaise, séfarade, parait-il, chose que je ne savais pas vraiment parce que je ne m'occupais pas de ces choses, je ne m'occupais pas du tout de religion. Alors bon, mes parents sont arrivés en Belgique au début du siècle, ils ont fait le commerce de fleurs naturelles, importation, exportation, en gros, etc., puis, avec la venue de la guerre, ils ont tout perdu, ils ont dû recommencer à zéro.
J'étais donc Belge, j'ai fait mon service militaire, il y a eu la mobilisation, j'ai fait la guerre et j'ai d'abord été prisonnier de guerre. Et alors, je suis revenu en tant que Flamand. Parce qu'en Belgique, les Allemands ont fait une distinction entre les Flamands et les Wallons. Les Flamands c'était de la race germanique, j'étais devenu un pur aryen parce que je m'étais présenté comme Flamand, - je connais bien les deux langues - et bon, quand ils m'ont demandé ma religion, j'ai dit que j'étais agnostique, et puis c'est tout. Là je ne savais pas que les prisonniers de guerre étaient favorisés, protégés par les lois internationales et donc je ne devais pas m'inquiéter si j'étais juif ou pas juif. Mais j'avais toujours peur.
Enfin je suis revenu après un an, moins d'un an après ma captivité parce que j'étais Flamand. Voyez- vous, on a passé un examen, voir si on parle bien flamand, bon, je l'ai passé. Et je suis revenu au pays. Avec toutes les difficultés que nous avions à ces moments là... les ennuis qu'on a eu, pour sortir, pour aller à l'école, ... Et puis moi j'étais un garçon... j'osais beaucoup, je sortais beaucoup malgré tout, je profitais un peu de la vie, autant que je pouvais, c'était difficile, mais enfin ça allait tout de même, j'étais jeune, que voulez-vous...
E. Z. Quand êtes-vous né?
C. VW. En 1913. Vous voyez mon âge... je vais avoir 85 ans... (Rire) Je n'arrive pas à me l'imaginer... C'est terrible. Chaque fois que je pense à mon âge, je revoie mon père qui est mort à 86 ans et je dis, maintenant j'ai son âge, je dois me considérer comme un homme vieux, mais je ne me sens pas vieux du tout... Bon, alors donc je sortais et j'étais fort imprudent. J'ai été arrêté en pleine rue, un bon jour, par un Belge. Je suis sûr là dessus. Pas pour ma... judaïté, pas tout de suite, mais parce que je n'étais pas en règle avec la fameuse [un mot en allemand que je n'arrive pas à transcrire] où tous les jeunes devaient se présenter pour aller travailler obligatoirement en Allemagne.
E. Z. Vous ne portiez pas l'étoile?
C. VW. Et je ne portais pas l'étoile. Je n'étais pas inscrit, rien du tout. Et jusque là nous étions cachés, un petit peu à la manière d'Anne Frank, dont vous connaissez l'histoire, naturellement, dans l'arrière maison, euh, on avait réussi à louer le devant à un marchand de pianos, et il y avait là des pianos et ma foi nous avons été plus ou moins tranquilles, enfin, un tas de petits ennuis, mais on n'a jamais parlé d'arrestation chez nous ni rien du tout, enfin moi je sortais.
Alors un jour je me suis fait attraper comme ça, dans la rue, parce que je n'étais pas en règle avec le Bureau pour le travail obligatoire. Alors, il m'a jeté dans un taxi, et là il me dit, écoutez, vous n'êtes pas là seulement pour ça, mais parce que vous êtes Juif. J'ai essayé de nier autant que je pouvais, et finalement, eh, je peux vous le dire, il a demandé que je me déculotte pour voir si j'étais Juif ou pas.
Evidemment par pudeur je ne l'ai pas fait et je lui ai dit qu'effectivement j'étais Juif. Plus tard j'ai compris que celui qui m'avait arrêté, c'était un bonhomme qui m'a reconnu, qui avait été sergent dans mon régiment. Plus tard j'ai compris cela. Je ne l'ai jamais revu. Donc j'ai été arrêté, j'ai été envoyé avenue Louise à la Gestapo, dans des caves, là on m'a interrogé, encore une fois pour me faire dire que j'étais Juif et j'ai nié, j'ai nié tout le temps, ça a duré une heure et finalement j'ai dû avouer cette terrible faute.
Et alors après, ils voulaient savoir où étaient mes parents pour que je les dénonce. Là j'ai menti. J'ai dit que ma mère était morte et que mon père était parti, tout ça n'était pas vrai, et j'ai eu une chance formidable, comme j'ai toujours eu de chance - la preuve, je suis là - j'ai eu la chance qu'ils m'ont cru. Je ne sais pas pourquoi, c'était l'heure du déjeuner ou je ne sais pas quoi, enfin ils m'ont cru. Donc là, à la Gestapo, avenue Louise, je suis resté trois ou quatre jours, dans une cave, là où attendaient déjà 25 ou 30 autres personnes qui avaient aussi été arrêtés dans la rue ou chez eux. Au bout de trois- quatre jours on nous a mis dans un camion bâché et nous ont envoyés au camp de rassemblement de Malines.
E. Z. Cela c'est passé à quelle date?
C. VW. C'était le 22 juin 1944. Tout à la fin, quinze jours après le fameux débarquement en Normandie. Parce qu'alors ils étaient très nerveux, n'est-ce pas, et alors j'ai été donc envoyé à Malines avec ce groupe et à Malines, pour moi, on était encore traités plus ou moins humainement. Moi j'étais habitué à la vie dure, j'avais été soldat, prisonnier de guerre, mais pour les femmes et les enfants qui étaient là, évidemment c'était assez dur mais pour moi je l'ai plus supporté. Et alors, on disait qu'il y avait régulièrement des transports qui partaient pour l'inconnu, pour aller travailler en Allemagne.
E. Z. Vous ne saviez pas?
C. VW. Je m'en doutais un petit peu, je ne connaissais même pas Auschwitz, ce mot là je ne l'avais jamais entendu, mais je m'en doutais déjà avant, on m'avait raconté des rumeurs de camps, on m'avait raconté des histoires, mais on ne pouvait pas croire à tout, eh? Enfin, j'étais très fataliste. Et alors j'étais là et un beau jour j'ai fait partie du dernier transport qui est parti vers l'inconnu, c'était le 31 juillet 1944 (par le 26e convoi parti de Malines). Je crois que Hitler s'était déjà suicidé. Enfin, bon, ça allait déjà très mal pour eux, et moi et les autres nous avons toujours cru que ce transport n'aurait pas eu lieu, parce que c'était la fin de la guerre. C'était en juillet. En septembre, Bruxelles et la Belgique étaient libérées; ça je l'ai su que quand je suis vraiment revenu, un an après. Et nous avons alors voyagé dans ce fameux train, vous connaissez les circonstances dans ces wagons, pendant trois- quatre jours, dans une chaleur torride, on n'avait ni à boire ni à manger, sur les wagons était marqué - ça c'est un peu exceptionnel, parce que tout le monde ne le sais pas - c'était marqué avec une peinture blanche sur notre wagon à bestiaux, d'abord une étoile juive et puis au-dessous était marqué 8 chevaux - en allemand - ou 50 juifs. Et alors on a été mis dans ce train avec beaucoup de brutalité, jusque là ils avaient été gentils avec nous, et alors, au lieu de 50, nous étions 100, 150 dans le wagon. Nous étions 563, si mon chiffre est exact, et sur ce 563, vingt- deux sont revenus. Dans ce train là, où il n'y avait qu'une petite ouverture, tout ce que la nature demande devait se faire - nous n'avions même pas un récipient pour faire nos besoins - tout devait se faire là, par terre, il y avait des femmes enceintes, des enfants des hommes, des rabbins qui priaient tout haut, enfin, c'était affreux ce voyage.
Nous sommes alors arrivés un matin très tôt, finalement, après beaucoup d'arrêts, nous sommes arrivés à Auschwitz. Parce que c'était marqué Auschwitz, c'était une gare; à la rampe, euh, nous sommes restés un petit temps dans le train et puis les voitures se sont ouvertes, des bons hommes habillés en bleu et blanc sont arrivés, on ne savait pas ce que c'était, ils ont obéi aux ordres des Allemands pour nous pousser dehors, on nous a mis en rang, d'un côté les femmes, de l'autre côté les hommes, il y avait évidemment déjà des morts dans les wagons, qui n'ont pas su supporter... Des vieilles personnes... il y avait un mort dans notre wagon, il faisait chaud, et avec beaucoup de brutalité, ils ont fait la première sélection. Ils ont retiré tous ceux qu'ils jugeaient pas bons pour le service , ces gens ils les ont mis dans des camions qui attendaient au bout du quai et nous ont dit pour nous calmer que ces gens allaient être soignés dans des hôpitaux.
Nous avons appris plus tard, quand nous sommes entrés dans le camp, que ces gens avaient été directement gazés. On ne voulait pas encore le croire. On le savait, on se rendait bien compte, mais nous étions trop civilisés pour croire ces choses là aussi terribles. Environs 70% des arrivants ont été ainsi éliminés. Pour les falsificateurs de l'Histoire, les négationnistes, ceux là ne veulent pas tenir compte de ces 70%. Parce qu'ils n'ont pas été inscrits. Eux ne comptent que ceux qui sont entrés dans les camps. Nous sommes arrivés dans le camp à proprement dit, où c'était marqué « Arbeit Macht Frei » . J'ai tout de suite compris que nous étions dans une autre planète. j'ai eu la force, la volonté, parce que vous voyez ça il y a beaucoup chez moi, la force, la volonté d'oublier vraiment tout mon passé. Je n'ai pas voulu penser ni à mes parents, ni à ma fiancée, je n'ai pas voulu penser à tout ça, je me suis dit, il faut que je m'adapte. C'était évidemment très difficile. Et on commençait par nous déshabiller, on nous a désinfecté, ou une douche je crois d'abord, bon, vous connaissez tout le circuit, on nous a donné des vieux vêtements, il fallait se battre pour trouver quelque chose qui nous allait, c'était toujours des prisonniers qui faisaient tout ça. Nous avons été rasés de la tête aux pieds et tout ça, et puis nous avons été mis en quarantaine pendant trois ou quatre jours - on nous soupçonnait d'avoir le typhus - puis après on nous a mis tout doucement au travail, après qu'ils nous ont tatoué sur le bras. Et ceux qui nous tatouaient étaient aussi des camarades juifs qui mettaient le numéro et quand ils avaient fini de mettre le numéro, ils nous serraient la main, ils nous félicitaient. Alors moi j'ai pensé, ces types sont devenus fous ici, peut être qu'on devient fou dans le camp, ou bien ils se moquent de nous, eh, mais alors après nous avons compris ce qu'ils voulaient dire : on est entré dans le camp, on a une petite chance d'y échapper si nous pouvons résister à toutes les souffrances qu'on va nous faire. Et ainsi j'ai été mis au travail.
E. Z. Vous aviez déclaré un métier?
C. VW. On nous a demandé quel métier on faisait. Or j'étais fleuriste moi. J'avais un magasin de fleurs. Cela est considéré chez les nazis comme un petit métier de femmes où on ne fait presque rien, en réalité c'est un très dur métier, mais enfin, bon, alors je n'ai pas voulu dire que j'étais fleuriste, j'ai dit que j'étais jardinier. On m'a mis tout de suite au travail en me faisant planter des pensées, parce qu'il y avait des fleurs, il y avait un Kommando, le « Reisko », il y avait aussi des usines de chimie, etc., mais enfin il y avait aussi des serres et des jardins. Plus tard j'ai compris pourquoi, j'ai été étonné de cela... Ils m'ont fait planter des pensées, or je n'ai jamais planté de pensées, mais quand je faisais des corbeilles de fleurs ou de plantes je travaillais avec mes mains et je plantais comme ça.
Alors j'ai fait la même chose avec les pensées. Or, ça se fait d'une toute autre façon et alors ils se sont tous moqué de moi, y compris les copains juifs qui étaient là déjà, peut-être pour faire plaisir au Kapo, bon, il ne m'a pas mis tout de suite hors du Kommando, il n'était pas très... pas vraiment méchant ce Kapo, il se moquait un peu de moi. Et on m'a mis alors dans les serres. Et là j'avais un concurrent, un bonhomme qui s'occupait des plantes et qui a réussi à m'éliminer pour pouvoir garder la place. Là je n'ai pas pu rester beaucoup. Or là, je connaissais ce métier. Les plantations, la façon de soigner les plantes et les fleurs qui devaient servir à madame Höss, quand elle faisait des réceptions dans sa villa et devait garnir la maison... C'est à ça que servaient les serres. Alors après on m'a encore laissé un petit temps dans le Kommando, je retournais la terre, chose que je n'avais jamais fait non plus, c'est très dur pour quelqu'un qui n'a jamais fait ça. Il y avait des copains qui m'ont montré, pour faire comme ceci, comme cela... Mais là je suis resté, je pense, une quinzaine de jours, puis après je suis retourné dans le camp, et là on a fait des trous des fusillés. Parce qu'on attendait, on pensait que les Russes allaient arriver. Il fallait faire de tranchées, nous faisions ça. Seulement c'était des trous qui étaient faits et le lendemain il fallait les refermer, on devait transporter de grosses pierres dans les carrières, d'un endroit à l'autre... enfin c'était les premiers travaux qui nous ont fait faire. Puis après je suis tombé malade. Une fois j'ai quitté difficilement ma couche et je voulais aller à la visite médicale. Parce qu'il y avait une visite médicale. Les copains m'ont dit écoute, ne fais pas ça, parce que si tu n'as pas 39° de fièvre on va tout de suite te renvoyer pour faire des travaux, et là tu es mort.
E. Z. Vous parlez des copains. C'est des gens que vous connaissiez avant et que vous avez retrouvé dans le camp, ou c'est des camarades que vous avez connu là -bas?
C. VW. Non, c'est des gens que j'ai connu là-bas. Je me souviens plus d'eux même n'est-ce pas, mais enfin, bon, donc j'ai travaillé là avec des gens de toutes les nationalités, et je suis tombé malade, je suis allé à la consultation, et il faut croire que j'avais beaucoup de fièvre et de là on m'a envoyé au
« Krankenbau » réellement. Et là j'ai dû attendre quelques heures pour trouver une place pour pouvoir me coucher, parce qu'il n'y avait pas de place, alors il y avait justement un mort qu'on a enlevé et alors moi j'ai pris sa place. Moi qui quand je voyais un enterrement dans la rue, je traversais la rue pour être loin du mort, du corps... et ce n'était qu'un enterrement, et là je me suis couché à la place du mort... Et là j'ai rencontré Maurice Goldstein, qui était infirmier là-bas. Et qu'il m'a raconté un petit peu sa vie, il parlait français, ce qui était rare dans le camp, et je lui dois la vie, parce qu'il a « organisé » des médicaments, parce qu'on « organisait » dans le camp, vous le savez cela, eh, et lui avait « organisé » des médicaments, je ne sais pas comment, il avait peut-être un petit peu des ouvertures dans l'hôpital des SS ou quoi, et ils m'ont fait des piqures, il était accompagné d'un médecin Tchèque, aussi juif, son nom m'échappe, et à eux deux ils m'ont sauvé la vie, comme cela. Et puis, un beau jour, il me dit, écoute, pour te retaper, pour bien faire, tu devrais pouvoir rester encore une quinzaine de jours, pour pouvoir te remettre à travailler, parce que tu es affaibli, parce que, dit- il, attention, à moins qu'il y ait une sélection. Il n'avait pas encore prononcé ce mot qu'on annonce la sélection. Alors nous avons dû nous déshabiller, tout nus, dans le froid, les fenêtres ouvertes, pieds nus, et on grelotait de froid, parce que c'était tout de même déjà octobre comme ça, et on attendait le médecin qui devait venir nous contrôler, c'était soi-disant une visite médicale mais c'était une sélection.
Et là, on était sur deux rangées: à gauche, étaient ceux qui étaient désignés pour aller à la chambre à gaz, on ne le disait pas mais c'était comme ça, et à droite, les bons. J'étais dans la rangée des bons. Il y en avait que quatre ou cinq, alors que nous on était deux cents. C'est grâce à Maurice qui a dit aux SS que moi j'étais guéri. Alors l'officier m'a dit, alors, est ce que vous vous sentez assez fort pour aller travailler dans les mines de
sel? Alors je me suis mis en en avant et j'ai dit Ja ! ça l'a amusé peut-être et j'ai été dans la rangée des bons. Alors on m'a donné de vieux vêtements encore, rayés, bleu et blanc, et comme ça le soir je devais aller dehors et retrouver ma baraque et travailler. Mais j'avais un pressentiment. J'ai dit, "je ne veux pas retourner dans ma baraque maintenant, je vais travailler et je ne supporterais pas ça deux jours, je veux essayer de me camoufler un petit peu. "
Je me suis caché entre les baraques, ça a duré un jour et demi, sans manger ni boire. J'ai rencontré un copain qui était vraiment un copain parce que je l'ai rencontré à la Gestapo à Louise, plus jeune que moi je crois d'une dizaine d'années, et lui il m'a rencontré pendant que je vagabondais là la nuit et il m'a donné une croute de pain qu'il avait trouvé sur un mort. Et moi j'ai mangé ça. Alors bon, au petit matin, il faisait déjà un peu clair, je vois tout à coup une troupe d'environ deux - trois cents bonshommes. Puis un camion qui avançait en marche arrière et on les a poussés là dedans. Là je ne doutais pas pour où c'était. C'était ceux de l'hôpital que j'avais connus et qui étaient dans le mauvais rang. J'ai tout de suite compris là où ils allaient. Tout le monde sait ça, c'était comme ça. Et alors moi j'ai échappé et alors je suis revenu tout doucement dans ma baraque où les amis qui étaient là étaient tout étonnés de me retrouver, ils pensaient que j'étais mort, et bon, j'ai encore travaillé un jour ou deux, je ne sais plus très bien à quoi. On portait des rails de chemin de fer comme ça, en l'air, on devait les porter au -dessus de notre tête on était une équipe de quarante ou cinquante, trente, je ne sais pas, il faisait mouillé, humide, et les sandales n'étaient pas à la mesure de nos pieds, elles restaient collées, bon, une chose qui est comique et dramatique à la fois, ça fait penser à un film de Charlie Chaplin, moi qui suis tout petit je n'arrivais pas à tenir le rail, donc j'étais là avec le bras en l'air, je n'arrivais pas à toucher le rail, ce qui amusait très fort les gardiens et les SS mais les copains n'étaient pas très contents, tout le monde m'insultait, ils me donnaient des coups de pieds parce que je n'arrivais pas à les aider à porter le rail. Vous savez là -bas on devenait vraiment des « Untermenschen ». Bon. J'ai réussi tout de même à en sortir. Je ne sais pas comment. Je suis retourné à la baraque et une chance extraordinaire est arrivée encore, on demandait des musiciens pour l'orchestre. L'orchestre d'Auschwitz était composé de sept ou huit ou dix Polonais qui devaient jouer dehors à l'entrée du camp pour les Kommandos qui sortaient et qui rentraient le soir au pas militaire et alignés par cinq. Et comme ça les gens allaient travailler. Un moment donné, les Polonais avaient été élimines du camp, presque tous. Pourquoi ? Parce que les Allemands - ça nous l'avons appris beaucoup plus tard - euh, les Allemands, les nazis avaient peur des Polonais qui étaient dans le camp, ils avaient peur que les Polonais allaient aider les Russes qui préparaient une offensive à ce moment là, ils avaient peur que les Polonais auraient saboté à l'intérieur au moment de l'offensive. Alors ils les avaient éliminés.
Il n'y avait pratiquement plus de Juifs polonais dans le camp. Donc on est venu dans toutes les baraques demander qui savait jouer de la musique. Chez les Juifs beaucoup connaissent la musique. Comme chez les Allemands, comme chez les Tziganes. Alors j'ai levé mon doigt. Parce que quand j'étais petit, quand j'avais dix ans j'ai appris le violon. Pendant six ou sept ans. Après je n'avais plus joué parce que j'étais à l'armée, etc.. Je me suis rappelé que je jouais du violon et j'ai osé lever mon doigt. Alors je devais aller faire une audition le soir, baraque 24, à l'entrée du camp. (*) Et là, vous savez ce qui est arrivé là ? Je devais jouer quelques notes pour voir si je savais jouer par cœur. J'étais un amateur, eh. Et il y avait si longtemps... J'étais toujours un amateur de musique classique. Alors je me suis dis, je vais jouer un petit air du concerto de Mendelssohn. Le plus beau concerto qui existe au monde. Ou bien un extrait d'une opérette d'Offenbach. Puis je me suis ravisé parce que je me suis rappelé où j'étais. Mendelssohn ou Offenbach sont des Juifs. La musique juive dans le camp... Alors j'ai décidé de faire un extrait de la valse de Faust. J'ai été tout de suite accepté, je suis retourné dans ma baraque et le lendemain matin je devais participer aux répétitions. Et nous avons tout de suite commencé à jouer la marche. Notre orchestre était un fameux orchestre symphonique. Nous étions entre 60 et 90 musiciens et on ne pouvait pas rester dehors. Nous devions rester dans la baraque 24, à condition que les fenêtres restent ouvertes. On jouait du Bach et le Commandant du camp trouvait qu'on jouait tellement bien, évidemment, on avait le premier violon de l'opéra de Prague, toute sorte de musiciens professionnels, il y avait quelque Tziganes aussi avec nous. Et on devait aussi jouer de la musique classique pour le soir, pour divertissement, on jouait de la musique classique à la salle des fêtes pour les SS, ça nous arrivait souvent. Ce qui fait que nous travaillons de 5 heures du matin jusqu'à 19h le soir, à jouer de la musique. Alors nous jouions à la salle de musique et les SS nous applaudissaient. Alors vous voyez, les SS qui le lendemain avaient le droit de nous envoyer à la chambre à gaz, applaudissaient un orchestre juif. Cela, je pense, dans une grande mesure m'a sauvé aussi. On n'était pas beaucoup dehors et la musique c'est de la musique. On aimait cela. Alors c'était le 17 ou le 18 janvier où on a commencé l'évacuation du camp. Et il n'y avait plus d'orchestre. Et nous sommes partis pour faire la marche de la mort.
E. Z. Dans toute cette histoire, est-ce que vous avez connu des Grecs?
C. VW. Bon. évidemment je raconte beaucoup, eh? J'ai connu dans le camp très peu de Grecs. J'en ai connu un ou deux qui étaient déjà partis avec nous de ma ville. Toute une famille. Les époux, les enfants, les grands parents même et tout, mais j'ai oublié le nom. Je me souvient d'un qui s'appelait Angel, et je crois qu'ici à Bruxelles à un moment donné il faisait le commerce de table.
E. Z. Donc ceux là étaient des Grecs installés à Bruxelles.
C. VW. Probablement. Je ne les ai pas connus intimement mais je me suis un petit peu lié d'amitié un petit temps avec Angel qui était Grec, un très gentil garçon, et je peux vous dire, vous êtes Grecque vous même, les Grecs sont très débrouillards. Surtout quand ils sont Juifs.
E. Z. Pourquoi vous dites ça ? Sur quoi vous vous basez ?
C. VW. Ah je peux le dire parce que j'ai constaté cela.
E. Z. Au camp?
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C. VW. Vous voyez, beaucoup de gens ont dit, oui, les Grecs sont des gens débrouillards. Au camp aussi. Il [Angel] était parvenu à me procurer une couverture alors que j'en avais pas. Et ce n'était pas facile. Il l'a volée quelque part, ou quoi, mais enfin ça c'est un geste dont je me souviens, et je me souviens encore très bien de lui, il était très aimable, très, très amical. Mais c'est tout ce dont je me souviens.
E. Z. Il avait le même âge que vous?
C. VW. Je pense qu'il était plus jeune que moi. Peut-être une dizaine d'années plus jeune. Plus tard je l'ai encore une fois revu à Bruxelles et puis après on s'est perdu de vue. Je ne sais pas où le trouver, je ne sais même plus son nom. Il y avait une petite Grecque avec nous, qui était de Salonique mais qui habitait Bruxelles et qui avait 15 ou 16 ans, peut- être 14 ans, mais je ne l'ai pas connu là-bas, j'ai su après seulement qu'elle était là-bas, d'ailleurs je lui ai téléphoné ce matin pour lui parler de vous, mais elle n'est pas ici en ce moment.
E. Z. Vous voulez parler de Marie Pinhas?
C. VW. Oui, Marie. Vous la connaissez alors. Eh! Vous voyez, quand je vous parlais des Grecs...
E. Z. Oui. On s'est rencontré, et puis j'ai visionné son témoignage à la « Fondation ».
C. VW. Elle, elle connaissait aussi ces gens et j'espérais avoir leur nom, mais elle est partie en voyage.
E. Z. Bon. Alors vous dites que les Grecs étaient débrouillards. C'est l'impression que vous avez eu d'eux au camp?
C. VW. C'est une impression que j'avais. Ils étaient plus malins. Peut-être qu'avant on en parlait un petit peu chez nous, vous savez, alors je me suis fait peut-être une idée de cela, qu'ils étaient un peu plus débrouillards.
E. Z. Et les Grecs étaient des Grecs avant d'être Juifs?
C. VW. Je pense que celui là, oui. Il parlait français, il ne parlait pas le Yiddish, à propos, je dois vous dire que j'ai eu des disputes très fortes avec les Juifs hongrois et polonais qui me reprochaient de ne pas connaitre le Yiddish. Mais nous en Occident nous sommes très assimilés. J'ai eu de très fortes disputes, on s'est presque battus parce qu'ils me disaient, c'est à cause de toi qu'on est ici, parce que tu n'es pas assez Juif.
Et tu ne connais pas le Yiddish. Vous vous imaginez, tout ça ce passait entre Juifs, au camp... Il y en avait qui étaient très gentils, mais enfin il y en avait quelques uns... ça me faisait de la peine. Ce qui fait que je n'avais pas des amis dans le camp. Pas du tout. Beaucoup sont arrivés avec leurs familles, des frères, des pères, ils avaient un soutien moral quelquefois entre eux, mais moi je n'avais personne. Ce qui était une chance à l'arrivée parce que je n'avais pas à souffrir cette séparation. Mais dans le camp j'étais seul. J'ai connu un garçon d'ici, de Bruxelles nommé Schoultz qui à joué aussi du violon avec moi dans l'orchestre et qui est mort deux ans après son retour ici. C'est le seul qui à vrai dire était un petit peu copain là -bas, et alors...
E. Z. Et à l'orchestre vous n'avez pas connu de Grecs?
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C. VW. Je n'ai pas eu le temps de parler avec eux. Je ne sais pas comment ça s'est fait, mais on faisait tout le temps de la musique. On ne parlait pas des circonstances, de rien du tout, on était les musiciens et on jouait. Et le soir on retournait dans la baraque. C'est tout. Alors, je crois que la marche de la mort à laquelle moi j'ai participé, était la plus terrible je pense. Parce qu'elle a duré cinq mois.
Toujours sur les routes, nous avons marché de camp en camp, on était malade, on avait la dysenterie, j'étais mordu par des chiens... Nous sommes arrivés à Gross Rosen, un camp terrible, il y avait des cadavres partout, après une dizaine de jours nous sommes repartis encore à pied pour Buchenwald. On était pris dans le bombardement de Weimar, j'ai été touché par une pierre sur mon dos, et puis en arrivant là-bas nous avons dû déblayer les ruines du bombardement de Weimar, on devait transporter des pierres, marcher, tout le temps marcher, monter sur un chemin, puis redescendre, comme ça, sans parler... Cela a duré plusieurs jours, une quinzaine de jours, c'était affreux, affreux, j'ai vu des gens qui sont morts là-bas sur place, qu'ils sont tombés, qui n'ont pas su résister... Comment moi j'ai pu résister, je ne sais pas. Toujours est -il que je suis là. Puis nous sommes allés à un autre petit camp, à Bisingen (en Bade-Wurtemberg, camp-commando de Natzwiller) je crois, où il n'y avait même plus des SS pour nous garder. Il y avait peut-être une sentinelle, mais c'était des droits communs qui nous gardaient. Puis finalement nous sommes arrivés dans un petit village à la frontière Suisse, Autrichienne, Française etc. Là nous avons appris que les Français étaient là, et c'est les Français qui nous ont libérés. Puis après, nous étions une quinzaine de copains ensemble et nous avons décidé que nous ne voulions pas retourner dans un camp, un camp français cette fois, et nous sommes partis dans le village où on s'est fait héberger chez les habitants. Nous avons été recueillis par un prisonnier de guerre français qui était sur place. Et c'était dans une scierie et là il y avait de tout, nous sommes restés tous ensemble jusqu'à que les Français nous ont rapatriés. En France c'était merveilleux, dans chaque petite gare nous étions accueillis par la fanfare... Finalement nous sommes arrivés en Belgique, je suis arrivé avec mon ami, celui qui m'avait donné la croute de pain et que j'avais retrouvé à Lyon ou à Paris. Là, à la gare, c'était la gare du Midi, nous sommes arrivés sans un sou en poche, aucun accueil, rien du tout. Alors je suis allé à la gare du Nord, je ne sais pas comment, et là comme il y avait des marchands de fleurs sur la place Rogier, et comme je connaissais cette femme là, j'ai risqué, j'ai demandé, j'ai expliqué mon cas pour avoir un petit peu d'argent pour prendre le tram et pour téléphoner. Elle m'a donné un petit peu d'argent et j'ai téléphoné mais pas chez moi. Parce que je ne savais pas où étaient mes parents, s'ils étaient toujours en vie, etc.
Alors j'ai téléphoné chez des amis qui m'ont dit que mes parents étaient toujours à la même adresse et qu'ils m'attendaient parce qu'ils avaient été avertis par la Croix Rouge. Alors j'ai pris le tram qui était bondé, les gens me regardaient moi j'étais gêné, j'étais embêté et là il y a une petite jeune fille de 15 ou 16 ans qui s'est levée, qui m'a cédé sa place.
Alors quand je pense encore à ça, je suis terriblement émotionné. Vous savez, une jeune fille qui voit tout de suite ce qui se passe... Et elle m'a cédé sa place. Alors je suis arrivé à la maison, on s'est retrouvé. Mais on n'avait plus un sou vaillant, mes parents étaient pauvres, ils n'avaient plus d'argent pour rien du tout, pour acheter de la marchandise pour recommencer les affaires... Heureusement on avait des bons amis chrétiens qui nous ont aidés à nous remonter et vous voyez où je suis aujourd'hui, j'ai une vieillesse vraiment heureuse, j'ai une belle maison... Vraiment, dans tous les grands malheurs la chance m'a poursuivi. Encore maintenant, je suis marié, arrière grand-père... Quand je pense jusqu'où j'ai été... pour les Grecs je ne sais pas vous dire plus. A part ceux que j'ai connus, les autres je ne les ai presque jamais aperçus, ou très peu. Malheureusement je ne sais pas vous éclairer là dessus. Et je ne connais pas de gens qui ont connu de Grecs. Je ne pense pas."
E. Z. Et bien, nous allons nous arrêter là. Je vous remercie beaucoup pour le temps que vous m'avez consacré et de votre gentil accueil.
(*) http://holocaustmusic.ort.org/places/camps/death-camps/auschwitz/
Le premier orchestre de prisonniers à Auschwitz a été crée sur ordre des SS en décembre 1940 avec Franz Nierychlo comme chef.
Alors, sept musiciens envoyés dans le camp avec leurs instruments (violon, percussion, contrebasse, accordéon, trompette, saxophone) commencèrent les répétitions le 6 janvier 1941 dans le Block 24 du Camp principal. (au rez-de-chaussée, sous le bordel du camp, où il y avait une petite estrade avec un grand piano). Cette pièce fut connue comme la salle de concert, où l'orchestre donnait des spectacles pour les prisonniers, les gardes et les officiels. Le public se tenait le long des murs; les musiciens étaient dispersés dans la salle, s'asseyant là où ils pouvaient trouver de la place. Avec l'autorisation des autorités du camp, cet ensemble grandit rapidement et fut divisé en deux : un orchestre symphonique des 80 musiciens environ et une fanfare de près de 120 membres. Avec la participation de nombreux musiciens professionnels polonais, la qualité des concerts s'améliorait. (Jusqu'au derniers mois de l'existence de l'orchestre, les Juifs n'y étaient pas admis.)
Charles Van West
« B-3665. Témoignage d’un ressuscité. 1913-1945. Bruxelles Auschwitz Bruxelles. » (2 tomes. 1996/1997)
Charles Van West
12, rue Léon Fourez
1081 Bruxelles.
Vidéo :
https://auschwitz.be/fr/accueil/agenda/cycle-de-documentaires-de-l-asbl-memoire-d-auschwitz-survivre-et-resister-a-auschwitz-29-janvier-2019
https://www.rtbf.be/lapremiere/article/detail_dossin-camp-de-rassemblement-ss-pour-juifs-l-antichambre-de-la-mort?id=9631714&fbclid=IwAR3M8pgV-2hgNj_aten8xY1sl0bydx0m0P1JBC-t75e0-QYI3fhugtYFGEo
C.B.
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